L'attende d'une journée


L’attente d’une journée

Ils attendent à l’Université de Sherbrooke. Autour d’eux se trouvent d’autres étudiants à la fois excités et énervés qui font également la file au registrariat. Aujourd’hui est la date limite où les élèves acceptés dans leur programme doivent payer les frais d’inscriptions. La file est longue, mais le temps ne presse pas. Il reste encore trois heures avant que les bureaux se retirent. Ingus contemple quelques affiches collées sur les murs blancs et pose son regard sur Emarosa. Elle regarde les autres étudiants dans ce brouhaha bruyant puis lève les yeux vers Ingus. Celui-ci sent sa crainte ainsi que son stress. Il ne dit pas un mot. Elle reste muette.

***

Il revenait d’un long cours pénible du Cégep. En ouvrant la porte de l’appartement, il remarqua les chaussures bleues de sa copine sur le tapis de l’entrée. Une inquiétude s’empara en lui. Habituellement, elle n’arrivait pas dans les deux heures de son arrivée. Il se dirigea vers le salon d’un pas rapide lorsqu’il aperçut Emarosa, tranquillement installée sur le divan fleuri avec plusieurs couvertures et une console vidéo entre les mains.

-          Qu’est-ce que tu fais ici? Tu n’es pas allée en cours?
-          Non. Dit-elle, concentrée. Je viens de m’acheter un nouveau jeu sur ma 3DS. Il est bien meilleur que le premier.

Ingus regarda la petite boîte de jeu tout près d’elle. Il s’agissait de Luigi’s Mansion avec ce petit plombier, vêtu de vert, à la chasse aux fantômes qui terrorisent le manoir. Il remarqua également le prix sur le boitier sombre.

-          Et où as-tu trouvé l’argent pour te le procurer, Ema? Tu sais que tu dois payer ton inscription bientôt. Et d’ailleurs, tu n’aurais pas dû manquer ton cours pour ça.
-          Ingus, arrête de toujours t’inquiéter. J’avais envie de repos et j’avais envie de m’amuser. Je vais avoir l’argent. Et ce n’est pas grave pour le cours… finit-elle, absorbée dans son nouveau jeu.
-          Et tes devoirs?

Sur son bureau, des devoirs et des lectures étaient empilés et dataient de quelques jours. Emarosa n’y avait pas touché depuis qu’elle était revenue de son cours, c’est-à-dire, depuis trois jours, en pleurant. Elle éprouvait certaines difficultés avec une analyse qu’elle ne parvenait pas à remettre à temps puisqu’elle se sentait toujours épuisée, même après dix heures de sommeil. Ingus se dirigea vers son ordinateur afin de terminer quelques devoirs qu’il avait à remettre pour le lendemain.

-          Je vais les faire en soirée… Je n’ai pas la tête à ça. Avait-elle répondu, désespérée.

***

Une chaleur s’est installée à l’accueil. Aucun mot n’est encore sorti de la bouche d’Emarosa, dorénavant songeuse et préoccupée. Un étudiant, juste devant eux, se retourne pour demander l’heure.

-          Deux heures et demie, réponds Ingus.

Deux heures et demie. Il reste une heure et demie avant la fermeture du registrariat et il y a encore de nombreux étudiants en attente devant Ingus et Emarosa. L’attente se fait longue et l’angoisse d’Emarosa commence à monter.

***

Les cours étaient terminés depuis une semaine déjà. C’était le matin. Le soleil envahissait l’appartement et réchauffait le plancher de bois flottant. Emarosa se prélassait sur le divan fleuri en lisant un livre, tasse de café en main. Quelques vêtements sales traînaient dans la pièce ainsi que plusieurs verres. Ingus venait de se réveiller d’une longue nuit difficile et regardait Emarosa, installée tranquillement dans le salon alors qu’elle était censée être à l’extérieur, à la recherche d’un emploi.

-          Ema, je croyais que tu devais aller porter des CV ce matin… disait-il,
découragé.
-          Je sais, mais je n’avais pas envie de passer ma journée à chercher du travail alors que personne ne veut m’engager.
-          Ema, bouge-toi le cul. Tu ne peux pas rien faire de l’été. Comment vas-tu faire pour payer ton inscription?

Elle ne dit rien sur le moment. Occupée à la lecture de son roman, elle ne voulait rien entendre ni donner raison à Ingus. Elle n’osait même pas le regarder, lui faire face. Ingus, maintenant impatient, enleva de ses mains le livre qu’elle était en train de lire.

-          Je suis sérieux Ema, ce n’est pas le temps de s’amuser. Tu as des responsabilités à entreprendre et c’est maintenant que tu dois les respecter.

Celle-ci s’était levée d’un bond, en furie. Elle se dirigea vers la salle de bain pour n’en ressortir que trente minutes plus tard, et ce, habillée convenablement pour passer des entrevues. Avant de partir, elle se dirigea vers le salon pour y prendre son sac et poser un regard méchant vers son copain.

-          Tu sauras que je sais les prendre, mes responsabilités!

***

La file d’attente avance à grands pas. Maintenant, ils ne sont plus que trois à passer avant que ce ne soit le tour d’Emarosa. Elle s’inquiète. Elle a dépensé beaucoup ces derniers jours. Plus la file avance et plus elle ressent l’angoisse. Ingus lui tient la main. Il essaye de la rassurer. Puis, vient leur tour.

La réceptionniste répond à toutes les questions d’Emarosa. Elle l’informe du payement dû pour l’inscription et en quoi ce payement consiste exactement. Il s’agit d’un dépôt de confirmation, un genre de contrat, pour réserver sa place dans son programme choisi.

-          Comment voulez-vous payer, en argent ou par interac?
-          Par débit, s’il vous plait.

La réceptionniste prend la carte de débit d’Emarosa et l’insère dans la machine. Il n’y a pratiquement plus d’étudiants à l’accueil. La plupart d’entre eux ont déjà payé et écrivent des messages sur leur téléphone intelligent. L’heure de la fermeture a bientôt lieu puisqu’il s’agit d’un samedi. La dame appuie sur plusieurs chiffres et remet la machine à Emarosa pour y inscrire son NIP. Celle-ci appuie sur cinq chiffres et attend la réponse. Elle attend et s’inquiète de ses finances. Il y avait eu un retrait qui s’était effectué dans son compte en début de l’après-midi et Emarosa ignore si elle possède le montant exact pour son inscription. Si elle n’a pas le montant demandé, elle se verra refuser l’accès à l’université.

Ingus se tient près d’elle. Il attend, patiemment, s’inquiétant à son tour pour Emarosa. Une fois qu’elle a terminé, elle remet la machine à la dame de la réception et agrippe la main d’Ingus.

Ils attendent. Quelques minutes s’écoulent. Puis ils quittent l’accueil. Il est maintenant quatre heures de l’après-midi.